_____ Un silence pesant. Une atmosphère oppressante. Je suffoque. Il m'est impossible de respirer dans cet endroit, je suis comme privé d'air. J'ai besoin de m'en aller... Je dois sortir et pourtant... Je ne peux pas. Ta seule présence me retient ici. Oui, je le sais bien, tu es toujours là même si je ne peux te voir. Tu es mon ombre, celle qui a obscurcit mon âme. Ton nom est lié à ma souffrance ainsi que ce lieu où règnent ces souvenirs que je ne peux oublier. Je n'aurais jamais dû revenir... J'aurais dû partir mais tu m'as incité à retourner ici. Depuis combien de temps ne suis-je pas venu ? Six mois. Je n'aurai jamais dû revenir... Mais cela n'a plus d'importance puisque je suis là, dans cette maison qui t'est chère.
_____ La décoration du salon est à ton image : chaleureuse, simple et discrète. La couleur beige a toujours été celle que tu préférais. Une petite bibliothèque, quelques figurines, des tableaux, et quelques meubles. Depuis que tu es parti, je n'ai touché à rien, croyant que tu allais revenir d'un moment à l'autre et que tout redevienne comme avant. Espoir fallacieux. Plus rien ne sera comme avant.
_____ Je ferme les yeux un instant, pour revivre ces souvenirs passés avec toi. Tout me revient. Mes sens s'éveillent. Le feu qui crépite dans la cheminée, l'odeur de brûlé qui flotte dans l'air, mes plaisanteries sur ta mauvaise cuisine et ton faux air offusqué. J'entends encore ton éclat de rire. Une joie intense inonde mon c½ur, effaçant pour quelques secondes ma douleur. J'aimerais tellement t'entendre rire une dernière fois pour me sentir renaître. J'observe une photo posée sur étagère où nous sourions. Nous étions heureux et aussi insouciants que des enfants. Lorsque je regarde ce cliché, je ne peux m'empêcher de repenser à ces moments de bonheur que nous avons goûté, toi et moi. Ce lien qui nous unissait était unique, incomparable. Personne ne pouvait se vanter de connaître une telle complicité. Je suis le seul et j'en suis fier. J'aurai beau chercher des heures et des heures, je ne trouverais aucun substantif qui puisse décrire notre relation. C'était comme si nous formions un tout, nous nous complétions parfaitement malgré nos caractères opposés. Et ce lien était indestructible comme l'amour que nous nous portions l'un à l'autre. Un amour indéfectible, et puissant.
_____ Avec précaution, je m'approche de l'un des rares objets auxquels tu tenais tant. Une simple peinture qui représentait tellement pour toi. Avec timidité, mes doigts effleurent la toile comme tu l'avais fait lorsque tu avais vu ce tableau. Un sourire se dessine sur mes lèvres. Cette euphorie me submerge et j'ai du mal à retenir mes larmes de joie. Je me souviens que tu avais pleuré lorsque tu l'avais vu. C'était le trésor le plus précieux que tu possédais. Aux yeux des autres, ce n'était qu'un simple gribouillis de couleurs mais à tes yeux, c'était un objet qui avait tant de valeurs. Je me remémore sans difficulté les paroles que tu avais prononcé ce jour-là : merci pour tout ce que tu as fais. Merci de croire en moi. Tu étais bouleversé comme moi qui le suis maintenant. J'avais peint cette toile en laissant parler mon c½ur pour te dire à quel point tu comptais pour moi. Aujourd'hui encore, je ne suis pas satisfait de ce que j'ai fait, mais pour toi, il était parfait. Et c'était le plus important.
_____ Je m'éloigne de ce tableau et j'avance avec difficulté vers cette porte. Mes jambes faiblissent et mes mains tremblent. Du bout des doigts, je caresse la poignée, n'osant pas l'ouvrir. Je sens mon c½ur s'emballer tant l'émotion est grande. Depuis ta disparition, je n'ai jamais pu pénétrer dans cet endroit. C'est le seul que j'évite. Tellement de souvenirs sont gravés entre ces murs... Je finis par l'ouvrir tout en luttant contre cette angoisse qui s'empare peu à peu de mon corps. Enfin, je suis dans la pièce que tu aimais tant : ton atelier.
_____ Des taches de peinture sur le parquet. Des toiles terminées que tu n'as jamais pu exposées. Ton chevalet trônant au milieu de la pièce tel un roi que tu adorais. Ton matériel était toujours ordonné et rangé avec soin. Une vague de tristesse m'assaille. Mon corps perd de sa force et je suis sur le point de m'écrouler tant cette douleur est impossible à supporter. Cette odeur entêtante de white-spirit s'est imprégnée dans chaque recoin de cette pièce, me donnant des nausées et d'affreux maux de tête. Je n'ai jamais pu la supporter et toi tu te moquais de moi, comme toujours. Puis, tu m'avouais à demi-mot que toi aussi, tu détestais le white-spirit autant que l'essence de térébenthine, ce qui me faisait rire.
_____ Un artiste. C'est ainsi que j'aimais t'appeler lorsque je parlais de toi. Et j'étais fier. Par contre toi, tu refusais ce nom seulement par modestie. Tu me répétais sans cesse que tu peignais pour passer le temps mais que tu n'avais aucun talent. Et pourtant... Tu avais tort. Tu avais le don d'harmoniser plusieurs nuances de couleurs. Tu n'avais pas besoin de mots pour dire ce que tu ressentais, il te suffisait de prendre un simple pinceau et ta créativité faisait le reste. A travers ces toiles, c'était ton âme qui s'exprimait. Tes créations m'émerveillaient comme aujourd'hui. Tu étais un enchanteur des couleurs. C'était pour cela que j'avais peint ce tableau que tu adorais tant. Je voulais te ressembler et savoir ce que tu éprouvais lorsque tu te consacrais à ta passion. J'avais passé tellement de temps à travailler sur cette peinture, à ton insu. Et sans réfléchir, les couleurs se sont mêlées, pour donner ce résultat. Je me sentais libre. Je pouvais retranscrire toutes les sensations que je voulais sans que personne ne comprenne ce que je gardais au fond de mon être. La liberté. Oui, tu me disais sans cesse que tu étais libre de créer ce que tu voulais sans suivre de règles. Comme moi. Je n'avais pas besoin de parler, ni même écrire et cela me soulageais. Cette peinture était comme les tiennes, une partie de mon intimité. La plus secrète. Inconnue des autres. Cette passion était ton oxygène, ta seule raison de vivre. Tu étais heureux. Pourtant, derrière ces couleurs vives que tu mariais avec talent, reflétaient ton mal-être. Et je ne m'en suis jamais aperçu jusqu'à maintenant. A présent, je suis sûr d'une chose : la souffrance était l'essence de ta création.
_____ Tu n'es plus. Mes yeux me brûlent, je sens mes larmes venir. Je sais que j'ai fait une erreur en pénétrant dans ce lieu où chaque pas que je fais, je sens ta présence. Un sentiment longtemps refoulé refait surface : de la colère. Une rage que je ne peux plus contenir. Je sais que tu es là, je sais que tu m'écoutes, alors dis-moi pourquoi ? Pourquoi as-tu fait ce choix ! Je ne comprends pas ta décision. Tu n'es qu'un lâche ! Oui, tu as été lâche de me laisser seul ! Tu sais très bien que j'aurai tout fait pour t'aider... Tu n'as jamais été un poids pour moi, jamais. Pourquoi as-tu choisi de partir ? Pourquoi ? Je sais que je n'aurai jamais une réponse... Mais j'aurais tellement voulu savoir... Malgré ton geste, malgré mes interrogations, je te pardonne. Je n'ai pas la force de te haïr. Sans toi, je me sens si seul mais je sais que maintenant tu dois être heureux. De toute manière, ce que tu as bien pu faire ne change en rien mes sentiments : je t'aime.
_____ Cette absence a détruit mon âme. J'essaie de vivre comme avant, mais la réalité me rattrape et m'anéantie. Aujourd'hui, je t'ai perdu. Mes larmes jaillissent. Dans un état second, sans que je comprenne ce qu'il m'arrive, je hurle, désespéré, déchiré par cette douleur qui m'envahit. Je ne peux plus garder tout cela pour moi, j'ai besoin de crier pour soulager ma peine. Je ne peux plus faire croire aux autres que je vais bien. Je suis fatigué de jouer ce rôle. Mes jambes vacillent sous l'émotion. Je n'y arrive pas. Je ne peux pas arrêter de penser à ce qu'il s'est passé. Je ne fais que ressasser ces souvenirs me plongeant un peu plus dans ma souffrance. Tu ne cessais de me répéter que j'étais toute ta vie. Ton absence a détruit la mienne. Depuis six mois, je subis cette torture en silence. Mes sanglots se mêlent à mes cris. Ma respiration se bloque, ma voix se brise. Je chancelle et je finis par tomber à genoux. Ma tristesse devient folie. Dans une tentative désespérée pour soulager cette souffrance qui fait partie de ma vie, mes mains martèlent le plancher froid, encore et encore. Ça me fait du bien... Mais rien n'y fait... J'aurai beau me faire du mal, me mutiler, ma blessure ne disparaîtra pas. Elle sera toujours présente quoique je fasse. Je dois apprendre à vivre avec elle.
_____ Je me recroqueville dans un coin, ravagé par ma tristesse, apeuré comme un enfant. La solitude m'envahie accompagnée de ce vide qui règne désormais dans ma vie. Et plus le temps passe, plus je délaisse et je fais souffrir ceux qui me sont chers : Ma femme et mes deux filles. Je suis totalement indifférent à ce qu'elles peuvent bien me raconter et certaines fois, je suis pris d'accès de colère, sans raison. Ma femme a beau essayer de me remonter le moral, si tu savais à quel point ses efforts sont vains. Son aide m'est inutile, je n'en veux pas. Quant à mes filles, elles ne comprennent pas ce qu'il m'arrive. De toute manière, ce ne sont que des étrangères à mes yeux car justement, elles ne peuvent comprendre ce qui se passe au plus profond de mon être. Tout cela leur est inconnu. Alors sans savoir quoi faire, je m'enferme dans mon mutisme. Je m'éloigne d'elles pour me rapprocher un peu plus de toi. Mon esprit s'illusionne. Tu n'es plus là mais je m'en fiche. Je m'enfonce un peu plus dans ma détresse, me coupant du reste du monde. Tu as toujours cru que j'étais fort mais tu avais tort. Je ne suis qu'un être humain, faible et anéanti. Une partie de moi a disparue quand tu as décidé de me quitter. J'ai l'impression de ne plus exister sans toi. Et pourtant, je suis toujours là à te parler... Je ne peux te dire adieu mais seulement ces mots : tu me manques papa.
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Note de l'auteur :
J'ai écrit ce texte pour une galerie textuelle mais il n'a pas été choisi. Et honnêtement j'en suis contente. La première version était médiocre, voire mauvaise. Je préfère celle-ci même si je ne suis toujours pas satisfaite. Quelque chose manque... et je ne sais pas quoi.. J'ai essayé de décrire plusieurs sentiments au fil du texte, pas seulement la douleur d'avoir perdu un proche. Je n'ai pas voulu laisser cette nouvelle dans un tiroir, j'ai décidé de la publier sur mon blog car elle est importante pour moi. C'est aussi une manière pour moi de vous présenter mon univers. L'histoire de ce personnage me touche et je voulais vous faire partager son désespoir et sa douleur. Cet homme fera aussi son apparition dans ma fiction, en tant que personnage secondaire. C'est pour cela que je n'ai pas plus dévoilé son identité. Je ne vous poserai qu'une question : Qu'avez-vous ressenti après votre lecture ? Toutes vos réponses me seront précieuses, peu m'importe qu'elles soient négatives ou positives. Merci pour votre lecture,
Plume